Déjà, comment as tu procédé pour venir à bien de ce projet ?
(Il s’agit de l’écriture de la bande son et une sorte de remix, un edit comme on dit techniquement, du chef d’œuvre de science fiction muet de Fritz Lang, « Metropolis »)
J’ai commencé par demander l’autorisation à l’organisation gérant les droits du film si je pouvais en réaliser une autre version. Avec l’équipe de Pilot Pictures qui s’est chargée du montage, nous avons regardé le film un nombre incroyable de fois. Nous avons alors choisi de le découper en huit sections différentes, et j’ai composé la musique de ces huit séquences, en prenant bien soin de les relier. J’aurais pu choisir d’y mettre des effets, comme si quelqu’un déplace un objet, illustrer ce bruit, mais ça aurait été plus anecdotique, et peut être trop évident, alors je me suis seulement concentré sur le sens du film, et que les effets de la musique soient plus insidieux, qu’ils agissent sans que l’on en soit vraiment conscient. J’ai du trancher parce que j’avais quarante versions différentes de la musique.
Pourquoi ce film ? Le message t’a-t-il touché ?
C’est un truc très simple. L’action du film se passe autour de l’an 2000, et nous y sommes. Culturellement, c’est un film allemand très décrié par Hollywood à sa sortie, mais acclamé ailleurs. C’est un chef d’œuvre tant technique que poétique, de science fiction. L’histoire est émouvante, plus que jamais j’ai envie de dire. Ca se passe à Berlin où je suis maintenant installé. C’est la combinaison de toutes ces choses qui a fait que je l’ai choisi. Pour bien le comprendre, il faut replacer l’histoire dans son contexte. C’est après la Première Guerre Mondiale, les choses changeaient à grande vitesse, on sortait de deux révolutions industrielles qui avaient amené d’innombrables innovations techniques, dans tous les domaines. Des inventions accélérées par la guerre. Et je suis ébloui par l’imagination de Fritz Lang, le fait qu’il ne se soit pas trompé sur quelques éléments, comme une sorte de visiophone, ou ne serait ce que cette mégalopole impressionnante. Il a fait de brillants calculs. Ensuite, le message politique du film m’a sensibilisé. Le regard des ouvriers sur l’élite, et vice versa, c’est un thème universel. Et je pense que ça ne changera jamais malheureusement.
Pourquoi avoir réalisé un edit d’une heure du film, et pas la bande son de l’intégralité (deux heures et demi, ndr) ?
C’est une question plus pratique qu’artistique. J’ai pensé que ça passerait mieux comme ça, et de toute façon le film a été complètement retravaillé.
En montant ce projet, tu apportes une preuve concrète d’une autre fonctionnalité de la musique électronique, sa capacité d’illustration.
Oui, j’ai pensé qu’il était temps de voir que la techno pouvait avoir bien d’autres applications que celle de faire danser les gens. L’industrie du cinéma est difficile à pénétrer, et je suis curieux de voir les réactions d’éventuels producteurs de films à ce projet. Je crois beaucoup à l’expansion de la musique électronique au delà de sa fonctionnalité première, et ce depuis toujours.
Il y a un sujet que l’on sait difficile à aborder avec toi, c’est celui d’Underground Resistance.
(sourire)
Je voulais avoir ton opinion sur l’affaire « Jaguar », ce maxi de UR signé Rolando que Sony Allemange a ressorti à peine remanié, et que la presse spécialisée a monté en épingle de façon surprenante.
Toi aussi ça t’a surpris. Cette histoire permet de mesurer l’éthique de notre scène. C’est une leçon très intéressante pour nous tous. On nous rabâche les oreilles avec cet incident, malencontreux certes, mais qui arrive tout le temps. Moi même je peux me plaindre de nombreux plagiats ! Mais c’est Underground Resistance, alors c’est tout de suite sulfureux. Comprends moi bien : je trouve dommage qu’un artiste se fasse copier comme cela, et quelque soit l’artiste. Ce qui me choque, c’est que la presse va en parler comme d’un scandale, montrant qu’elle ignore que ça arrive tout le temps ! En plus ils oublient que la copie, l’imitation, selon la méthode et le degré, peuvent être de bonnes choses sur le plan artistique. J’appelle cela la transmission. C’est tout un pan de la culture électronique qui est concerné.
Tes productions sortent sur tes labels indépendants, et en licence sur de grandes compagnies. Tu as du avoir maintes propositions : pourquoi ne pas signer directement sur une major ?
Les majors sont gigantesques, et je ne souhaite pas me perdre dans le flot de ces artistes qu’ils ‘développent’. Je préfère me développer moi même ! Les artistes indépendants sont aujourd’hui très au courant de la façon dont l’industrie fonctionne, nous avons détourné certaines techniques à notre avantage, et trouvé d’autres moyens très efficaces de se faire connaître, et donc de se mesurer à l’influence du marketing par exemple. Aujourd’hui internet est un bon biais pour contourner l’information distillée par les multinationales. Mais je ne suis pas foncièrement contre les majors du disque, certains artistes ne peuvent faire autrement que de signer chez eux.
La dernière fois que je t’ai interviewé, tu me parlais de ce que la technologie permettait aujourd’hui de faire, comment l’avion permet de se déplacer plus aisément. Mais n’est ce pas un système à deux vitesses : tout le monde, loin de là, ne peut se payer un billet d’avion pour le Japon !
Oui, d’accord. Mais si tu compares à dix ans en arrière, ça devient quand même globalement de plus en plus facile. De Berlin tu peux aller à Tokyo pour 500 dollars ! Ca devient accessible, fréquent. Quand j’ai dit cela, je devais me projeter dans un avenir proche !
Les voyages forment la jeunesse paraît il, et l’inspiration aussi ?
Voyager est essentiel pour un artiste, et ce pour une raison : se rendre compte de l’étendue d’une culture, de sa diversité, pour comprendre où l’on se situe en fait. Les Américains ne voyagent jamais, tu vois le résultat ! Et puis pour revenir à la question précédente, je me rends compte que plus le temps passe, plus j’ai d’argent, et moins j’en dépense. A 20 ans, je n’en avais pas, maintenant autre chose me préoccupe. L’argent que je peux dépenser dans les voyages, je ne le dépense pas ailleurs comme avant.
Parlons maintenant performance. Si je te dis que tu es un showman, tu me réponds quoi ?
Je l’ai été. Je le suis peut être moins. Je ne sais pas pourquoi on me présente souvent comme ça. Aux Etas Unis, ce que je fais est la norme. Et en Europe, on me pose des questions sur la vitesse à laquelle je cale un disque. Je n’en suis pas si conscient. Dans le mix, ma main est sur le fader mais j’ai toujours la tête dans la caisse, à guetter la prochaine direction du set, deux, trois disques à l’avance. J’aime les tracks minimaux simplement parce que c’est la manière la plus efficace de passer d’un titre à l’autre. Et j’aime l’urgence, les passages de dernière minute. Mais ces derniers temps, j’apprécie beaucoup d’être à l’abri du public. Je n’aime pas quand les gens me regardent au lieu de danser.
Parles nous des techniques de mix qui te sont spécifiques.
C’est plus dans la manière dont j’écoute la musique, et donc la manière d’exécuter un mix, quelles fréquences je vais enlever, celles que je vais laisser, l’équalisation en fait. Je laisse toujours les éléments percussifs le plus longtemps, ce sont ceux que je vais enlever en dernier. Je ne sais pas si les jeunes djs ont appris en regardant les danseurs, c’est cela qui m’a formé pour ainsi dire. Mais je crois qu’au cours des trois dernières années, le dj ‘moyen’ (sic) est devenu bien meilleur sur le plan technique.
Quels djs ont compté pour toi ?
Oh là, il y en a plein. Whizkid, un gars de Tommy Boy, excellent. En vrac : Jazzy Jeff, Cash Money, Grand Master Flash, Larry Levan, des djs de radio de Chicago, ou de Kiss FM à New York.
Commentaires